Une coupe radiale dans l’agglomération
parisienne
Dans la mégapole parisienne ultra centralisée, au développement
concentrique, le premier critère de définition de tout
point de l’espace est son éloignement du centre.
Tout parcours du centre vers la périphérie génère
une ligne de fuite dans l’histoire de l’agglomération,
qui s’extrait de la ville dense pour se fondre progressivement
dans l’urbain diffus.
Ce trajet propose d’examiner l’une de ces lignes de fuite
de près, en la suivant avec la lenteur du vélo.
Le choix du point de départ est simple. Site le plus anciennement
urbanisé de la ville, point de départ de la Nationale
7, le parvis de Notre-Dame est considérée comme le centre
géographique de Paris et sert de point de référence
de toutes les routes .
La ligne qui part de Notre-Dame vers le sud est l’une des lignes
de fuite les mieux tendues. Elle offre l’occasion de traverser
les logiques de développement successives de l’agglomération,
différentes strates de la ville mises bout à bout comme
les anneaux de croissance sur le tronc d’un arbre. Le parcours
emprunte des axes ayant valeur de modèle: le tracé gallo-romain
et le bâti médiéval de la rue Mouffetard, la percée
haussmannienne de l’avenue des Gobelins, les résidus de
développements néo-modernistes de l’avenue d’Italie,
le développement à l’échelle automobile de
l’avenue de Paris…
Au fur et à mesure de la progression, le paysage construit devient
de plus en plus difficile à dater, la fonction des lieux de plus
en plus vague, leur aspect improbable, impossible à interpréter.
La route est bordée de constructions, mais que contiennent-elles?
Pourquoi ont-elles été disposées dans cet ordre,
ici plutôt qu’ailleurs? Que font ces gens sur les trottoirs?
Le voyageur assiste à l’émiettement périphérique
de la ville, à la disparition progressive des configurations
physiques stables.
La densité décroissante du bâti produit un effet
de décélération. Non seulement l’espace devient
flou, son échelle s’élargissant comme par un phénomène
surnaturel, mais la destination semble toujours s’éloigner:
le temps s’allonge lui aussi. Le voyageur se retrouve comme flottant
dans un espace temps dilaté.
Si le centre est aisément localisable, la périphérie
ne l’est pas. Toute ligne de fuite qui s’échappe
de la capitale ressemble donc au trajet paradoxal d’une flèche
de Xénon, dont l’envol est net mais la course s’allonge
à l’infini, et qui n’atteindra jamais sa cible.
Cette fuite pourrait être menée à son terme: il
suffirait de suivre la N7 jusqu’à épuisement. Pour
des raisons pratiques, Nogo Voyages propose d’y mettre fin au
moment où elle croise un lieu symbolique de la fin de la ville,
point de départ pour d’autres destinations.
L’aéroport d’Orly incarne un extérieur: extérieur
à la ville, mais aussi à la périphérie.
Bien que situé dans une banlieue habitée il entretient,
par nature, peu de rapport avec son contexte. Indifférent au
temps, il incarne un idéal figé de la modernité
des années 1950 (en 1963, l’aérogare était
le monument le plus visité de France, devant la Tour Eiffel;
le voyage Notre-Dame - Orly est aussi un hommage à cette destination
touristique passée). Orly est aussi le point de départ
et d’arrivée de l’un des plus beaux films sur Paris
– dans lequel Paris n’apparaît jamais – Playtime
de Jacques Tati (qui contient en germe l'idée d'attractions périphériques).
Mais aucune scène du film n’est tournée dans l’aérogare:
elle n’apparaît qu’à l’arrière-plan.
Notre-Dame et Orly appartiennent à des univers urbains totalement
distincts, symboliquement très éloignés. Pourtant,
l’éloignement physique n’est pas si grand.
Attractions périphériques:
le voyage est l’attraction
Bien que droite, la route est de plus en plus difficile à suivre
à vélo.
La carte indique une piste cyclable, mais elle est difficile à
découvrir. Elle apparaît peu après Rungis. Il ne
s’agit d’abord que d’un simple tracé sur un
trottoir. Insensiblement, elle prend de l’autonomie: le trottoir
disparaît tout d’abord (et avec lui l’hypothétique
présence de piétons), puis la piste s’élargit,
enfin apparaît une légère clôture, qui la
sépare de la Nationale 7.
La route n’est plus bordée de bâtiments; le mouvement
des véhicules s’accélère et s’abstrait
de la présence de la ville. Elle est ensuite rejointe par l’autoroute,
au rythme plus rapide. Les trois lignes parallèles (piste cyclable,
N7, autoroute) semblent ensemble se détacher de l’échelle
humaine. Bien que limité par nature, le mouvement du vélo
semble fusionner avec les réseaux routiers – sensation
rare pour un cycliste – et flotter au même rythme qu’eux,
comme porté par le flux des voitures.
Moment architectural
Loin de tout élément urbain reconnaissable, sans échappatoire
visible, la piste traverse des souterrains successifs, obstinément
collée aux routes se dirigeant sous l’aéroport,
qui les enjambe en pont – et s’enfonce, comme elles, dans
cette fausse grotte, linéaire et bruyante, longeant un squelette
de piliers en béton brut, dont la répétition
hypnotique semble entraîner le cycliste vers un ailleurs hors
d’échelle. Au moment où il croit être définitivement
happé par ce trou noir apparaît un panneau inespéré,
«Accès Aérogare» et, juste derrière,
peu éclairé, un escalier de béton.
Le voyageur accroche donc son vélo à la clôture
qui le sépare de la voie rapide. Deux volées de marches
le mènent, encore un peu étourdi, au milieu de chariots
et de valises à roulettes. Une foule cosmopolite évolue
dans ce couloir climatisé, ignorant la fenêtre en longueur
offrant une vue sur l’autoroute – monde souterrain dont
l’architecte a voulu dévoiler la présence, mais
tellement incongru, dans un couloir d’aéroport, que l’on
ne peut pas le voir.
Quelques escalators plus haut, le self climatisé ouvert 24h/24
offre une vue imprenable sur les pistes.
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