| MUSEE DU TERRORISME (TERRORISM MUSEUM) Eléments pour un musée de l’imaginaire terroriste (Elements for a museum of the imagination of terror) Stéphane Degoutin, Gwenola Wagon, 2009-2010. INFILTRATION TECHNOLOGIQUE DANS L’ESPACE AEROPORTUAIRE |
||
![]() |
||
| Musée du terrorisme est un projet pour aéroport international. Implanté dans les zones de transit des grands hubs mondiaux, ouvert jour et nuit, il propose une immersion dans l’imaginaire de la terreur. Par ses dispositifs de sécurité et de contrôle, l'aéroport est déjà un musée du terrorisme (en creux ou inversé). Il place le voyageur en degré d’alerte maximal, à l’intérieur de l’imaginaire de la terreur. On circule au sein de dispositifs de surveillance visibles ou invisibles, omniprésents, qui rendent la menace statistiquement très improbable. Mais, dans un cercle vicieux, plus la surveillance est sensible, plus la menace paraît elle-même palpable. Dans l’aéroport se combinent plusieurs fantasmes sous leur forme la plus concentrée et la plus hystérique : le fantasme de la catastrophe, le fantasme de la surveillance absolue, le fantasme de la circulation mondiale instantanée, le fantasme du shopping illimité. Ces espaces lisses et hygiéniques semblent destinés à être la cible d’une attaque. Autrefois lieu de vitesse, de progrès, de propulsion vers un ailleurs instantanément accessible, l’aéroport s’est transformé en un lieu de stagnation, d’attente et d’angoisse, de détention climatisée, où l’on est fait prisonnier d’un centre commercial qui se serait étendu à la planète entière, dans l’attente infinie d’un accident aérien ou d’un détournement qui ne viendra jamais. La menace, désespérément virtuelle, devient l’objet d’une tension impossible à dénouer entre réalité et fantasme, représentative du mécanisme par lequel se répand la terreur. C’est sur ce point de tension, au moment où il devient possible de comprendre le mécanisme de la terreur et de la surveillance, que nous implantons le musée. |
Terrorism museum is a project for an international airport. Localized in the transit areas of the the world largest hubs, open day and night, it offers an immersion in the imaginary of the terror. Because of its ubiquitous safety procedures, the airport already is a terrorism museum. It places the traveler in a maximal state of alert. One roams inside visible and invisible security devices, which tend to cancel the slightest probablility of a threat. Yet, in a vicious circle, the more present is the surveillance, the more real the threat seems. In the airport, several fantasies find themselves merged, under their most concentrated and hysterical form: the fantasy of the disaster, of the absolute surveillance, of the omnipresence, of unlimited shopping. These smooth and hygienic spaces look as if they were designed to be the target of an attack. The place which used to be a symbol of speed, progress, and unlimited acces to the human difference, has become a place of stagnation, anxiety, air conditioned custody, as if one found himself the prisoner of a shopping center extended to the whole planet, indefinitely waiting for a plane crash or a hijacking that will never come. Desperately virtual, the threat becomes the object of a tension that proves impossible to unravel between the reality and fantasy, itself representative of the mechanism by which the terror spreads. It is on this very point of tension, where it becomes possible to understand the mechanism of terror, that we implement the Terrorism museum. |
|
![]() |
||
| Musée du terrorisme est une application pour téléphone mobile. Des sons, des vidéos, sont déclenchés en fonction de la position de l’utilisateur dans l’espace. On fournit au visiteur des lunettes de réalité virtuelle en même temps qu’il avale une gélule agissant sur son état mental. Ainsi équipé, il se promène à travers les différentes zones de l’aéroport, qui apparaissent transformées*. Le musée n’est pas séparé du réel, c’est une couche supplémentaire ajoutée au lieu. Le public le visite en circulant dans l’aéroport, en enregistrant ses bagages, en passant les portillons de détection d’armes, en attendant son avion, en achetant des cigarettes en duty free. Musée furtif, il s’infiltre directement sur les lieux de sécurité et les cibles potentielles qu’ils constituent. Il s’insinue par les réseaux disponibles (Gsm, Wifi, Gps…), partout dans l’aéroport, y compris les espaces de surveillance. Aucune autorisation n’est nécessaire pour son implantation. Rien ne signale son existence. Personne ne sait que vous êtes un visiteur du musée du terrorisme. Le musée s'explore sous la forme d'une suite d’essais géolocalisés. À chaque zone de l’aéroport se superposent des calques de questions. L’Occident vit-il sous la menace de destruction qu’il a lui-même rêvée ? (Tableau des vols au départ) Quels seront les moyens de semer la terreur demain ? — menaces futures : un cahier de tendances. (Cafétéria) Les toilettes sont envahies de voix d’adeptes de théories du complot. Habermas, Sloterdijk et Virilio discutent dans le duty free shop. Des extraits du roman de J.G. Ballard Millenium People sont mis en scène dans les parkings. Le visiteur circule à travers les espaces labyrinthiques du musée, entre les paroles de philosophes, écrivains, cinéastes, artistes. Des fantômes véritables, tels George Orwell y côtoient Don De Lillo, des artistes comme Alain Declerc, Johan Grimonprez, des spécialistes de la surveillance, des ministres, des agents secrets… |
Terrorism Museum is an application for smartphones. Sounds and videos are launched depending on the visitor's position in space. Virtual reality glasses are provided, while he swallows a capsule which alters his mental state. Thus equipped, he wanders around the different zones of the airport, which appear transformed*. The museum is not separated from the reality: it is an additional layer superimposed on the actual place. The public visits the museum while checking in his luggage, passing through the metal detectors, waiting for his plane, wandering in the duty free shops… The furtive museum infiltrates the spaces devoted to security and the potential targets they constitute. It insinuates through he available networks (Gsm, Wifi, Gps…), everywhere in the airport, including in the surveillance areas and the forbidden rooms. No authorisation is necessary for its installation. Nothing indicates its existence. No one is aware that you are visiting the terrorism museum. The museum takes the form of a series of geolocalized essays. Each zone of the airport is augmented with a layer of questions. Is the Occidetal world under the threat of a destruction it has himself dreamt? (Departures board) What will be the means to spread the terror tomorrow? — Future threats: a trend book. (Cafeteria) The toilets are filled with the voices of conspiracy theory adepts. Habermas, Sloterdijk and Virilio chat in the duty free shop. Escerpts of the Ballard novel Millenium People are staged in the parking lots. The viitor moves around the labyrinthic spaces of the museum, between the voices of philosophers, writers, directors, artists. True ghosts, as George Orwell, walk alongside with Don De Lillo, artists as Alain Declerc, Johan Grimonprez, surveillance specialists, secretaries, secret agents… |
|
![]() |
||
| Pourquoi un musée du terrorisme ? (Entry / Exit) Le mot “terrorisme” est-il valide ? Pourquoi est-il employé aussi fréquemment, dans des sens si différents (terreur organisée par un état, violence des opprimés…) ? Où situer les limites du sujet ? (Lost and Found) Pourquoi consacrer un musée à l’imaginaire de la terreur ? Qui utilise la terreur, quand, et dans quel but ? Qu’est-ce que le sentiment de terreur collective ? En quoi se distingue-t-elle de la terreur individuelle ? (Deep Tunnel Kafka) S’attaquer aux réseaux de transport revient-il à lutter contre la circulation des humains, est-ce viser le monde moderne en son cœur ? L’aéroport est-il le point le plus sensible pour l’imaginaire collectif ? Est-ce menacer la civilisation à l’endroit même où elle se connecte avec elle-même ? Est-ce une tentative de freiner le rêve universaliste d’une unité du genre humain ? (Habermas Elevator) Ou, au contraire, l’imaginaire occidental de la terreur est-il une manifestation de la faillite de l’universalisme ? Des activistes menacent-ils vraiment les réseaux de transmission de données, ces câbles de milliers de kilomètres de long, tendus sous les océans, qui permettent à la mondialisation de se faire ? (Speculative Bubble) Un dispositif viral remplacera-t-il la menace des réseaux organisés ? Est-il possible de semer la terreur avec une grippe, une peste ou un virus qui contaminerait les individus sans distinction particulière (idéologique, religieuse, ethnique, sexuelle, sociétale) ? (Derrida Corner) Quand peut-on parler de sécurité totale ? La diffusion des dispositifs de sécurité crée-t-elle une dilution et une permanence de la peur collective ? (Escape Chute) Dans un climat de vigilance extrême, comment ne pas suspecter tous les citoyens ? La peur du danger ne risque-t-elle pas d'être plus nocive que le danger lui même ? Un système basé sur la prévention et la simulation engendre t-il un risque de suspicion diffuse ? La surveillance est-elle autant crainte que désirée ? Comment transformer les lieux publics en autre chose qu’un espace de suspicion ? Jusqu’à quel point un dispositif de surveillance peut-il être une menace pour une société démocratique ? La généralisation de la surveillance peut-elle banaliser la peur des autres, de tous les autres, comme la télévision a pu banaliser l'ennui ? (Red Scan Box) Vivons-nous dans une société de contrôle? (Deleuze Post-Scriptum) L'ennemi est-il intérieur ou extérieur ? Peut-on vraiment maintenir une population en état d'alerte en extrapolant la terreur, en la rendant aussi probable que celle de respirer ? La menace invisible est-elle utilisée pour renforcer la cohésion d’un groupe hétérogène, des individus disparates, une nation, un état ? (Orwell Paradise Island) L’Occident véhicule-t-il l’idée d’une menace omniprésente en entremêlant danger réel et fantasmé ? La mythologie hollywoodienne contribue-t-elle à la fascination pour la destruction par ses mises en scène récurrentes de la destruction de l’Occident, et en particulier des Etats-Unis ? (Baudrillard Vortex) Le 11 septembre est-il la matérialisation d’un fantasme dystopique occidental ? (9/11 Hotel) Le véritable sujet du musée est-il l’imaginaire dystopique des villes globales ? |
||
![]() |
||
| Il existe déjà des musées du terrorisme. Nous pouvons citer le Center for Empowered Living and Learning (CELL) de Denver (USA) et l’International Center for Counter Terrorism à Herzliya (Israël) ou encore la salle consacrée à la question kurde du musée de la guerre à Istanbul. Tous ont pour but de dénoncer l’emploi politique de la violence. Nous cherchons à pénétrer à l’intérieur de sa logique, de faire le lien entre des réalités complexes et les interrogations qu’elles soulèvent, de traverser différents points de vue. |
||
![]() |
||
| Serait-il plus facile, comme l’avance Elias Canetti, de déclencher une guerre mondiale que de brûler un seul individu en place publique ? Est-ce parce que toute atteinte à l’individu est devenue inconcevable dans les sociétés modernes ou que les états se voient dans l’obligation de boucher toutes les failles de sécurité ? (Don De Lillo Reverse Stairs) La terreur tire-t-elle parti des caractéristiques de notre civilisation (peur de la mort, exaltation de l’individu…), pour s’y insinuer telle un parasite ? (Grimonprez Lounge) La ville qui refuse la terreur crée-t-elle les conditions de la terreur ? En quoi, l’anti-fluidité, l’accident, le chaos et tout ce qui suscite une rupture radicale dans ce système, sont-ils des manifestations en creux de la disparition de la violence de la vie quotidienne, de l’utopie du contrôle total et de la sécurité absolue ? (Millenium People Baggage Claim) Si la possibilité de répandre la terreur provient de notre propre vulnérabilité, les théories du complot qui supposent un ennemi intérieur, sont-elles redondantes ? (Conspiracy Massages) Est-on bien sûr que le décalage entre une absence d’expérience vécue de la violence et ses irruptions médiatiques soudaines et hyper spectaculaires donne à la terreur sa puissance symbolique ? L’entretien de la terreur ne repose t-il que sur la fascination qu’elle exerce sur nous ? S'impose-t-elle à l'imaginaire selon un principe similaire au sacré avec la même puissance irrésistible que le divin s'imposait aux sociétés traditionnelles? Son spectre continuera-t-il de nous hanter longtemps après qu'on l’ait "expliqué" ou déconstruit, tout comme, selon Nietzsche, l’ombre de Dieu ? (Nogoland Bits) Si l’on manipule, si l’on détourne cette fascination, échappe-t-on alors à son emprise ? (No-go Area) La société de surveillance repose-t-elle sur la même fascination sacrée que la peur ? Est-il alors vain de la déjouer sans poser la question de la croyance ? ______ * Le logiciel tourne sur un terminal mobile (de type iPhone ou autre smartphone). La position du visiteur est repérée par triangulation des signaux Gsm, Wifi et Gps captés dans le lieu. Les données du musée sont téléchargées en streaming sur Internet pendant la visite, et retransmises sur des lunettes-écran aux verres translucides, qui permettent de superposer une image de synthèse à la vision de l’environnement actuel. |
||