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INFILTRATION
TECHNOLOGIQUE

Notes pour une recherche architecturale et urbaine
à travers philosophie, art, hybridation technologique, architecture et individu.


Stéphane Degoutin, Gwenola Wagon, 2010.

Mythe de l'omniprésence et architecture de la manipulation

Pour accéder à l'utopie de l'omniprésence, l'individu est contraint de renoncer à son corps. L’espace aéroportuaire vu comme le lieu où êtres et choses circulent par infiltration technologique (contrôle des identités, passeport biométrique, scan intégral) et où architecture et individu fusionnent peu à peu. L’individu se fond dans l’espace architectural et réciproquement.

L’infiltration technologique englobe architecture et individu. Une architecture de l’infiltration technologique (êtres et choses). On étudie directement l'entrelacement de deux échelles extrêmes de la société: l'individu et le global. Aéroport comme lieu d'interconnexion entre l'individu et le monde.

   
 

La transparence des corps

Le corps placé dans l'espace même de la mondialisation se retrouve contraint, ligoté, scanné, mesuré, dépouillé de ses attributs décoratifs (vêtements, accessoires), privé de liquide. Corps transparent.

La mobilité s’opère à travers des infiltrations technologiques. Que ce soit le voyageur qui passe les étapes des dispositifs de contrôle avant de prendre l’avion ou bien le terroriste qui s’infiltre avec un explosif. Ces mouvements vont dans le sens d’une infiltration technique des espaces comme des individus. Plus la technique de défense/sécuritaire s’insinue à travers eux (scan intégral, passeport biométrique), plus l’attaque/résistance se faufile insidieusement (la bombe miniature qui s’avale comme une gélule). L’infiltration est à double sens. Se tisse une surenchère d’infiltration technologique. A celui qui s’infiltrera le mieux.

L’infiltration technologique a pour but d’assurer le bien-être et la sécurité collective des individus. L’aéroport répond donc à cette dialectique, un lieu de plaisirs et de contraintes, de désir et de contrôle, il se construit autour d’une dramaturgie du risque renforcée par les contrôles de sécurité. Un spectacle qu’on pourrait qualifier d’urbanisme sécuritaire à la manière d’une corrida dont on ne verrait que rarement la mise à mort des protagonistes (à nuancer).

Le respect absolu de l'intimité de l'individu est mis à mal par le respect absolu de l'intimité de l'individu, le souci même de préserver sa sécurité. Le corps, dernière limite inviolable de l'individu, est déshabillé par les scanners intégraux, palpé par les policiers. De l'autre côté, la menace terroriste s'infiltre dans l'espace très mince subsistant de ce que l'on n'ose pas encore surveiller: l'intérieur du corps, rempli par exemple de substance explosive.

Sʼattaquer aux réseaux de transport revient-il à lutter contre la circulation des humains, est-ce viser le monde moderne en son cœur ? Lʼaéroport est-il le point le plus sensible pour lʼimaginaire collectif ? Est-ce menacer la civilisation à lʼendroit même où elle se connecte avec elle-même ? Est-ce une tentative de freiner le rêve universaliste dʼune unité du genre humain ? Ou, au contraire, lʼimaginaire occidental de la terreur est-il une manifestation de la perte de croyance en cet universalisme ?

Les frontières se déplacent-elles via les individus accédant ou exclus de différentes zones du globe ? Pourrait-on parler d’individu fermé ou ouvert1? Inclusif ou exclusif ? Souple ou rigide? Dans le contexte de l’aéroport, il devient de plus en plus difficile de séparer l’environnement des individus tant les frontières se transforment et s’ajustent différemment. Le corps intègre la barrière qui laisse apparaître ou disparaître certaines frontières. Il devient laissez-passer ou fermeture.

Dans ces zones, les découpages s’effectuent par laissez-passer et/ou impossibilité d’accès. Les frontières s’ouvrent aux uns et se ferment aux autres en fonction de critères géopolitiques et économiques. Les espaces aéroportuaires deviennent des espaces où les gated pénètrent les corps. Les gated se déplacent avec eux en les infiltrant. Est-ce la barrière qui s’infiltre dans le corps-individu ou est-ce le corps-individu qui s’y infiltre ? Peut-on parler de corps-passage, de corps-frontière?

   
 

Désir de mort

Jamais le paradoxe sécurité versus liberté de circulation n’a été aussi extrême. L’individu est pris dans une somme de contradictions. Entre un besoin de sécurité et une envie de liberté, entre la nécessité de contrôle et son désir de mobilité. On pourrait parler d’une mise en scène des contradictions, d’ambiances paradoxales, d’agencement spatial des extrêmes. Entre la soumission des foules qui attendent entre des barrières rappelant les files de bétails, entre les contrôles et les fouilles corporelles, les vérifications d’identité et les temps d’attente, jamais l’individu n’a été autant pris dans un réseau de contradictions de son plein gré. Chaque déplacement le soumet à ces mesures. Et si la théâtralisation du risque, la mise en scène d’une sécurité globale, n’est pas désirée tout autant que celle de s’envoler dans les airs ? Finalement le rituel des dispositifs ne sont-ils pas cette partie préparatoire à son envol ?

   
 

Infiltration / hermétisme

Peut aller très loin dans les dispositifs d'oppression sécuritaire, plus loin que nulle part ailleurs en ville occidentale, plus loin dans la manipulation et la contrainte des corps. Dispositifs acceptés sans broncher car le prix à payer n'est jamais trop élevé pour assouvir le désir de réaliser la fantasme d'omniprésence. Personne ne refuse les dispositifs sécuritaires.

C’est dans cette perte, dans cet abandon que se situent les failles des libertés individuelles, mêlée à la peur d’une masse contrôlée sous la pression d’une élite surplanétaire.

Dans ces dispositifs les scénarios de science-fiction rejoignent la réalité. Qui aurait cru que des bombes pourraient s’avaler comme des médicaments ? Que des appareils pourraient scanner intégralement le corps ?

Dans la série des scénarios dystopiques, il reste le scan intégral de la pensée. Pour l’instant, la pensée est incontrôlable, c’est un terrain opaque. La pensée des voyageurs est le seul terrain vierge qui n’a pas encore été scanné et pas encore été analysé comme tel, mais appréhendée par des instruments de mesure qui s’essayent à la comprendre sans parvenir à l’atteindre.

Ainsi penser l’aéroport et tout ce qu’il suscite comme terrain d'infiltration technologique, c’est se placer dans le terrain de l’impensable, dans le lieu où l’on ne peut plus penser. Il est nécessaire d’analyser de près ce terrain et de faire naître une pensée du lieu qui soit architecturale, urbaine et philosophique. Car mieux le comprendre et en saisir les perspectives et les conséquences tant sur le plan spatial, sociologique, psychologique, psychanalytique, c’est ainsi de donner les moyens d’appréhender une partie du monde global.

Révéler, faire surgir ce qu’on ne voit pas, dire un espace en transformation, relier des terrains disparates, mettre à jour les relations (architecture, art, technique), montrer comment nous sommes victimes, agent, acteur des dispositifs aéroportuaires tour à tour, comment anticiper les différents scénarios, utopiques et dystopiques de ces espaces en mutation ?