What is Dubai?
Dubaï a éliminé de sa logique économique l’hypothèse de la perte.
C’est un système qui se développe en faisant abstraction des moyens de s’adapter à une situation autre qu’un succès phénoménal. Dubaï se construit, le monde entier accourt. Voilà. Les Sheiks ont-ils conçu un plan B ? Le système tiendrait-il encore debout dans l’hypothèse où l’expansion infinie ne serait plus d’actualité ?
La question se pose, puisque le développement fantastique de la ville correspond à une période d’expansion économique mondiale, dont on a découvert qu’elle manquait de fondations solides. La croissance du principal moteur de l’économie mondiale, les États-Unis, n’était pas basée sur une augmentation de productivité, ni sur des technologies nouvelles, mais sur des formes d’ingénierie financière de plus en plus sophistiquées – et un endettement toujours croissant envers la Chine.
Une chute des marchés immobiliers sera-t-elle simplement autorisée, en d’autres termes le libre échange économique est-il permis uniquement en phase de hausse, quand il fonctionne à l’avantage des Emirats ? Dans un contexte d’opacité quasi complète des marchés, la faillite est-elle vraiment une option ? Le gouvernement est très fier d’annoncer que seulement 10% du PIB vient du pétrole, mais quel pourcentage vient de la spéculation immobilière, et quels sont les amortisseurs financiers prévus pour empêcher un écroulement spectaculaire ?
Comme Singapore, Dubaï a complètement amalgamé le monde des affaires et le gouvernement. Emaar, Dubai Land, et les autres promoteurs travaillent directement pour le Sheik Mohammed, qui est libre de transférer à tout moment les droits à construire de l’un à l’autre, selon son humeur.
Le nouveau métro, construit en temps record, se vend – les droits pour le nom de chaque arrêt sont proposés aux enchères. Et pourtant, malgré les efforts pour faire de Dubaï la destination d’affaires par excellence, malgré les impôts minimes, malgré l’assouplissement conséquent de la loi islamique, on a fortement l’impression que le seul élément réussi du paysage commercial est le marché immobilier (le marché noir se porte bien lui aussi, merci).
Tous les autres secteurs de l’économie semblent n’être que des façades. Il y a bien une Media City, mais est-ce pour autant que Dubaï va devenir une technopole ? Halliburton a déplacé son siège de Houston à Dubaï, mais son cas reste isolé. Quelle bonne raison aurait une société de s’y installer ? A part la richesse du pétrole, l’économie de la région du Golfe est peu dynamique.
Reste le tourisme.
Dubaï n’est pas une ville
La logique de Dubaï consiste à éliminer les aspects jugés indésirables. Comme cela a été souvent noté, il n’y a pas de place pour une vraie classe ouvrière, ni même pour une vraie classe moyenne. Les Emiratis sont les seuls à avoir accès aux services publics. Les étrangers, même ceux ayant acheté un logement sur place, sont obligés de tout fournir et tout payer eux-mêmes. Par exemple, le lotissement The Palm ne prévoit ni écoles, ni caserne de pompiers, ni police. Il n’y a pas d’équipements publics de soin, sauf pour les Emiratis. Parcs, places publiques, petits commerces… – tout qui ressemble à la vie quotidienne – n’est pas prévu dans le paysage, ou reste marginal.
Les Occidentaux sont attirés par les impôts très bas et les salaires mirobolants. Leur but n’est pas d’y rester toute leur vie, mais juste assez longtemps pour bien remplir le coffre avant de rentrer. Tout comme les immigrés des pays pauvres travaillant dans les pays occidentaux, ils envoient de l’argent à leur famille, ou épargnent pour acheter une résidence secondaire.
Dubaï ne cherche pas à construire une ville habitable : elle préfèrerait incarner la quintessence du lieu de transit.
C’est un lieu de transit au sens littéral. Depuis plusieurs décennies, avant même le surdéveloppement que l’on connaît de la ville, la déjà puissante compagnie Emirates Airlines avait réservé des milliards de dollars de nouveaux avions afin de devenir l’escale privilégiée pour voyager entre l’Europe et l’Asie. L’aéroport de Dubaï a été conçu comme une expérience totale : il est possible d’acheter une Mercedes dans la zone internationale pour la faire livrer à votre destination finale. Autre aspect remarquable de l’aéroport de Dubaï : la quantité de publicité liée à l’immobilier. Il est difficile de trouver une affiche pour un autre produit.
Dubaï n’est pas un parc d’attractions
Afin d’attirer les visiteurs étrangers, l’état de Dubaï a inventé une politique morale élastique : Internet est censuré, à part dans Media City ; l’alcool est interdit, sauf dans les hôtels et les centres de loisirs ; quant à la prostitution, elle est omniprésente, et n’est pas particulièrement surveillée par les autorités.
Ces questions morales amènent naturellement à une comparaison avec une autre ville dans le désert, Las Vegas – comparaison qui n’est pas favorable à Dubaï. Tout en tenant compte de la grande échelle de Dubaï, et de la rapidité de son évolution, il est difficile de la trouver réussie. Tout d’abord, Las Vegas a réussi a être la destination pour toutes classes de visiteurs, depuis les retraités anglais jusqu’aux « baleines » chinoises. Tous bénéficient de la présence des autres : les plus riches se sentent privilégiés en ayant accès aux salles de luxe ; les moins riches se sentent glamour par leur proximité avec tant de luxe. Les casinos plongent le visiteur dans une expérience totale – non seulement des jeux d’argent, mais des restaurants et des ‘shows’ pour toute une gamme de prix. La différence entre le modèle du casino-hôtel-parc d’attractions de Las Vegas et celui de l’hôtel fermé typique de Dubaï, est donc très importante.
Autre point de comparaison : la densité. La zone centrale de Las Vegas est extrêmement dense. Le Strip est une véritable expérience piétonne, peut-être une des promenades les plus réussies de tous les Etats-Unis. C’est un endroit pour voir et être vu, proposant une série d’événements visuels pour attirer l’attention. Quel dommage que Dubaï ne puisse procurer une telle expérience urbaine. Dubaï manque terriblement d’un centre : les attractions sont éparpillées dans la ville, et les embouteillages sont terribles. Le résultat évoque plutôt Los Angeles, et les heures de route nécessaires pour aller à Hollywood ou Disneyland. Le temps passé entre deux attractions dilue l’expérience. Las Vegas, ou Blackpool en Angleterre, ne permettent pas une telle distraction : l’activité est condensée au maximum, pour mieux augmenter l’énergie du lieu.
Las Vegas permet de faire l’expérience de divers plaisirs, y compris la débauche – sans conséquences, car comme dit le slogan : « Ce qui se passe à Vegas, reste à Vegas ». Il est essentiel que le vice soit accessible à tous. Les casinos sont ouverts et bon marché. Les maisons closes sont légales et bien visibles. La vente d’alcool connaît peu d’inetrdictions et tout le monde roule en limousine. Pour des raisons culturelles, Dubaï cache ses vices, limitant ainsi son attrait. Il faut connaître quelqu’un pour savoir à quelles portes frapper. Encore une fois, Dubaï rappelle plutôt Los Angeles avec ses fêtes privées, que Las Vegas où nous sommes tous encouragés à nous montrer en train de nous amuser au même endroit.
Certains persistent à voir Dubaï comme le summum de la ville spectaculaire. Dubaï échoue pourtant à créer des lieux réellement spectaculaires – et ce malgré l’exploitation de milliers d’ouvriers Indiens payés des sommes misérables. Seule exception, la tour Burj Dubaï qui surprend par sa grâce et sa hauteur extrêmes. Certes, il y a aussi la piste de ski intérieure dont tout le monde parle, mais elle est située dans un centre commercial incroyablement banal, d’un modèle standard de banlieue américaine. Le Burj al Arab, l’hôtel cinq étoiles en forme de voile, exige 50$ pour simplement pénétrer dans le hall d’entrée, et l’intérieur s’avère décevant.
The Palm laisse une impression similaire. Les promoteurs dubaïottes maîtrisent manifestement l’art de l’image promotionnelle – qui peut regarder une image de The Palm sans être impressionné ? – malheureusement, la visite sur place est presque sans intérêt : la configuration extraordinaire n’est visible que d’avion. Vu du sol, le quartier évoque une banlieue riche quelconque. L’impression est celle d’une maquette architecturale gonflée, sans aucun détail pensé à l’échelle humaine. Alors que le Casino Venitian de Las Vegas a reconstruit en vraie pierre de taille le pont Rialto pour en faire son entrée, The Palm utilise sur des kilomètres le même stucco beige, qui évoque plus un motel bon marché, qu’une huitième merveille du monde.
On pourrait avancer que la seule véritable contribution de The Palm est d’avoir démontré qu’il est techniquement possible de fabriquer des îles artificielles en déplaçant du sable de l’océan. C’est également la technique que met en œuvre The World, le projet suivant, qui tente de dessiner une planisphère en archipel. The World entraîne Dubaï vers sa conclusion logique : non pas un parc d’attractions pour les masses, mais une série de parcs d’attractions individuels pour les plus riches.
Offrant la gamme complète d’environnements insulaire, depuis les îles privées jusqu’aux maisons protégées en passant par les gated communities, Dubaï incarne l’idéal du mode de vie individualiste : chacun peut y construire son propre paradis. Dommage que pour tous ceux qui le survolent, le Monde ressemble plutôt à un agglomérat d’amibes.